• Salades d'identités

    Identités

    Rester fidèle à son camp est honorable mais si on ne sait pas quel est son camp?

    Et si on refusait de se laisser enfermer dans un camp?

     

    Pas des héros mais pas des gens ordinaires

    Mes parents n'avaient pas été héroïques pendant la guerre, ils n'avaient pas résisté à l'occupant, leur seul combat avait été celui de la survie. Mais l'époque était exaltée et ma mère m'a infusé le sentiment du devoir de résistance et l'exigence  de la liberté, même réduite à la liberté intérieure en cas d'oppression trop violente. Sa résistance à elle avait été contre les abus de sa mère et elle pensait s'en être sortie avec les honneurs. Là était sa fierté.

    Quant à mon père, il avait enduré en tant que déporté au STO des fatigues et des privations mais pas de mauvais traitements, privilège relatif au sein de l'univers des camps.

    Non ils n'incarnaient pas l'idéal résistant et patriote de l'époque, ils avaient été victimes non des héros, spectateurs des combats, observateurs critiques des événements. Ils n'incarnaient pas non plus la famille françaaise ni d'ailleurs quelque type social que ce soit. Mais ils essayaient de ressembler à une famille "normale", s'en distinguant seulement par un certain modernisme, une ouverture des idées un peu plus grande.

     Ils n'étaient pas héritiers de biens, ni d'une culture bourgeoise ni d'une tradition quelconque, leur bagage était fait de mélanges hasardeux et de connaissances acquises à force de volonté. Leur mariage a achevé d'embrouillet la trame d' un tissu familial déjà bien décousu: voici un titi parisien fraîchement divorcé qui se marie avec une petite bourgeoise exaltée ignorante de la vie. Sur le motif qui les a poussés chacun à cette union peu assortie, je ne sais rien. Même si Etiennette avait de pressante raisons de quitter son foyer, elle avait le choix à ce qu'elle m'a dit. Quant à René, il avait aussi d'autres possibilités de refaire sa vie, j'ai toujours cru qu'elle l'avait éblouie par sa culture, son aisance et son élégance malgré la pauvreté de ses ressources.

    Dans ce couple, les identités sociales s'en sont donné à cœur joie, nous avons joué la lutte des classes au quotidien à la maison. "Tu es vulgaire" disait l'une, "Et meeeerde" répondait l'autre en grasseyant. C'était une lutte en privé, pas des chamailleries sur un fond de complicité, un vrai antagonisme. Rien de collectif: le communisme ou même le syndicalisme n'avaient pas droit de cité chez nous, nous n'appartenions à aucun groupe social, ni ouvriers, ni bourgeois, ni rien. C'était la lutte pour la domination ou le respect au sein d'une cellule familiale flottante mais d'apparence normale.

    Salades d'identités

    Il y avait aussi la lutte des sexes (on dit genre maintenant).

    Ma mère qui n'avait pas encore lu Simone de Beauvoir, avait renoncé à son emploi de secrétaire de direction auprès d'un polytechnicien chez American Express (avec une salle de bains attenante au bureau équipée d'une baignoire ), pour me donner toute sa tendresse et se consacrer à ma bonne éducation. Son rôle de bonne mère l'exigeait. Elle regrettait sa vie professionnelle et son indépendance et devait se contenter d'exercer à la maison son autorité ferme mais dissimulée. Elle était conscience de ce jeu de pouvoirs et l'avait théorisé. mon père pouvait bien se révolter en faisant des scènes émaillées de mots grossiers, cela ne changeait rien. Parfois cela le portait à des comportements autoritaristes, ce qui le plaçait alors irréductiblement en situation d'infériorité à la fin mais la faisait tout de même souffrir. J'ai parfaitement intégré ce jeu de rôles.

    Pour manier les hommes, il fallait selon ma mère leur laisser croire qu'ils étaient les plus forts, les plus intelligents.A long terme elle a malgré tout humilié mon père plus que de raison: elle ne l'aimait pas assez. Et sur qui s'est-il vengé? Sur moi que ma mère idolâtrait. 

    Ma vision des rapports hommes femmes était ainsi celle d'un rapport de force masqué ou non. Les hommes dominaient les femmes qui pouvaient retourner la situation à leur avantage à force d'intelligence et d'habileté. Il était licite et même louable de n'être soumise qu'en apparence: en effet notre devoir est de résister à toute tentative de nous assujettir. Infatués de leur prétendue supériorité, les hommes étaient aisément manipulables. C'est vrai, je l'ai vérifié. Cependant ce n'est pas la voie vers une vie digne d'être vécue mais au contraire vers la solitude permanente.   

    Les rapports humains étaient réduits à des jeux de rôles, passionnés ou non. L'échange confiant était l'exception, il se réduisait pour moi à l'intimité mère-fille dans l'enfance.

                    

                                                                                                                                             Photo en illustration du texte
                                                                                                                                             http://bruitdemoquette.com/?p=2111

    Salades d'identités

    Jeux identitaires et conformisme impossible

    Il existait un décalage entre ma famille et les représentations sociales de l'époque: le STO de mon père était un peu honteux, je n'avais pas de famille à la campagne, nous ne la fréquentions pas, pas de cousins, pas de fêtes de famille, ni baptêmes, ni mariages, ni enterrements. Mes parents n'aimaient pas mes grands-mères et le disaient. Mes grands-mères n'étaient pas affectueuses. Ma mère ne savait pas faire de gâteaux à part des cookies anglais. Mes parents ne s'embrassaient jamais. Nous n'étions à l'aise ni avec des bourgeois ni avec des ouvriers. Nous voulions être comme tout le monde mais je nous sentais différents.

    Tout bons Français pétris de préjugés qu'ils s'efforçaient d'être, mes parents refusaient les comportements moutonniers, ce qui était paradoxalement "bien français" mais relevait aussi d'un non-conformisme en partie involontaire.

    Loin de cultiver l'image des Allemands en ennemis héréditaire, ma mère soulignait ce qui rapprochait nos pays, m'apprenait à aimer la musique allemande, même Wagner et à admirer la littérature allemande.  Dès mes 6 ans, nous traversions l'Allemagne en 2CV pour aller passer nos vacances en Autriche. Et ma mère faisait remarquer que la langue allemande n'était pas forcément gutturale et avait des sonorités mélodieuses. Elle écoutait d'ailleurs beaucoup de Lieder à mon adolescence.

    Ils m'ont fait prendre allemand en première langue dans l'espoir que ma classe serait plus élitaire et je ne sais pour quelle autre raison alors que ma mère était parfaitement bilingue en anglais. A l'époque du rapprochement franco-allemand, les autorités poussaient à l'apprentissage de l'allemand.

    Mon père était athée, violemment anticatholique, ils ont fait un mariage protestant et j'ai été élevée dans cette religion que ma famille ne pratiquait pas. Nous étions abonnés à Réforme, un hebdomadaire protestant qui défendait des idées humanistes et sociales. Curieusement, nous avons eu une certaine intimité avec la famille du pasteur à cause de son fils aîné, Jean-Daniel que ma mère avait pris adolescent sous sa protection. Homosexuel, c'est lui qui m'a initié aux nuits de Paris.

    J'ai gardé un vrai attachement aux valeurs de ce protestantisme ouvert, tolérant, accueillant la modernité.

    Transgressions, provocations, jeux de masques et de rôle

    Dans ma jeunesse, l'amour avec un Allemand représentait la transgression ultime, comme dans la nouvelle "le silence de la mer" de Vercors même si nous avions des relations amicales avec des familles allemandes. 

    Je suis allée au bout de la démarche franco-allemande. Je leur ai d'abord présenté Ulrich, un sous-officier allemand, ses photos en uniforme ont fait un certain effet mais cela n'a pas duré, puis Georg, un jeune poète autrichien assez fou, fils de nazis. Ils l'ont toléré, accueilli. Ils ont même précipité mon mariage à 17 ans me laissant partir en Autriche chez mes beaux-parents dont ils n'ignoraient pas qu'ils étaient restés nazis. Pourquoi? Pensaient-ils que notre amour renverserait tous les obstacles? Il n'en était pourtant rien de mon côté. Étaient-ils soulagés que je parte parce que la maladie de ma mère s’aggravait?

    Je le dis tout de suite, il n'y a pas eu de choc des identités entre mon mari et moi mais jeu avec celles-ci. Si j'ajoute que Georg avait eu des relations homosexuelles dans son adolescence avec un prêtre défroqué, il était difficile d'aller plus loin dans la provocation implicite.

    J'y suis tout de même parvenue, après avoir divorcé de Georg, j'ai été enceinte d'un algérien, Redouane, tout aussi révolté que l'était Georg mais différemment. Il avait choisi d'adopter un mode de vie alternatif en France: squatteur, pratiquant la récupération d'objets jetés, côtoyant des mouvements révolutionnaires. Je ne crois pas qu'il ait jamais vécu avec une arabe. Pour une famille française, en 1976, la guerre d'Algérie était loin d'être oubliée, un algérien, un ancien colonisé était bien pire qu'un allemand. A ce moment-là ma mère était morte, mon père était assez raciste, il n'a pas fait d'esclandre mais s'est montré très froid.

    La conduite de mes parents, les choix qu'ils ont fait, me semble de moins en moins compréhensibles. C'étaient de grands raisonneurs à propos de tout sauf de l'essentiel.

    Avec la naissance d'un enfant, nous sortons du jeu et des miroirs, d'autres enjeux vont apparaître.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    « Souvenirs d'enfance: après-guerreArmand Victor, le flou se dissipe un peu et mon point de vue a changé. »

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